Le temps des réparations est arrivé, également en Belgique ?

Kader Attia -  Open Your Eyes
Kader Attia - Open Your Eyes

Le glas a sonné pour l’Europe, si elle ne prend pas ses responsabilités pour plus de 500 ans d’histoire coloniale et d’exploitation esclavagiste. Répondre à la demande de plus en plus urgente de réparation par des rétributions financières pour toutes les blessures coloniales et par la restitution des objets volés par la Belgique serait un bon début.

Ecrit ensemble avec Gia Abrassart  pour Rekto Verso,

Le son du projecteur mécanique dans une chambre noire. Sur deux écrans juxtaposés, passe - dia par dia - d’un côté des gueules cassées de soldats blessés lors de la Première Guerre mondiale, qui malgré les réparations esthétiques, étaient profondément affectés par des séquelles physiques et psychiques. De l’autre côté, des photographies d’objets antecolonial africain ou japonais, tout aussi fracassés mais réparés, recousus, remis à neuf.

En relayant la réparation d’objets sacrés ou profanes par les pouvoirs coloniaux, à celle de visages déformés par des armes de guerres modernes, à travers son installation Open Your Eyes, Kader Attia sensibilise le public sur la blessure coloniale et l’importance et l’urgence encore actuelle de possibles réparations, aussi bien matérielles qu’immatérielles.

L’Europe souffre d’un complexe de supériorité. Aussi la gauche libérale et laïque semble avoir enterré sa solidarité pour de bon

Attia met en lumière le contrôle de la blessure comme dispositif disciplinaire facili-tant l’amnésie collective historique. Dans la semblance de l’irréparabilité, Attia souligne “la nécessité de ré-évoquer ces blessures immatérielles de l’esclavage à la colonisation, de dépossession à l’humiliation, qui perdurent aujourd’hui à travers toute forme d’expression”. Selon lui, “ces blessures béantes, géantes, génèrent le plus grand déséquilibre humain possible, et les démons qui en émanent ne cessent de perturber, d’hanter, mais surtout d’empêcher la civilisation humaine d’évoluer vers la grandeur qu’elle prétend incarner”.


Forcer la dignité

Comment l’Europe fait-elle face à ces blessures béantes ? De plus en plus de subjectivités post-coloniales entretiennent la mémoire, mais leur existence même est remise en question. L’Europe souffre d’un complexe de supériorité. On le voit à la forte montée du populisme d’extrême droite, alors que la gauche libérale et laïque semble avoir enterré sa solidarité pour de bon. Dans l’ensemble, elle nie le fait historique que la croissance du continent européen n’aurait jamais eu lieu sans le sacrifice forcé de cette autre racialisé et damné.

La question de réparation, qui est au cœur du travail d’Attia, apparaît donc comme une boîte de Pandore, d’où surgissent une série de questions fondamentales. Dans ce contexte de banalisation et de normalisation du racisme et des convictions, attitudes et pratiques coloniales, peut-on imaginer une Belgique ou une Europe qui se montre responsable de son passé ? Cette responsabilité est-elle concevable sans réparation ? Et réparation de quoi ? Cette réparation peut-elle se faire sans restitution ? Et que restera-t-il de la Belgique et de l’Europe après ces réparations ?

Une première étape nécessaire est de percer le mythe négationniste selon lequel il existe une identité nationale ou une identité continentale européenne qui serait homogène, blanche et judéo-chrétienne. Comme antidote, une nouvelle histoire européenne doit être écrite, basée sur les histoires douloureusement vécues et l’expertise de ceux qui sont encore considérés comme inférieurs. Un réflexe colonial durable, cependant, les exclut presque physiquement.

Une première étape nécessaire est de percer le mythe négationniste selon lequel il existe une identité nationale

Mais comment mettre en place ces réparations concrètement ? Par exemple, en rendant enfin visible la contribution des sujets (post-)coloniaux congolais, rwandais et burundais ou maghrébins à la Belgique, ainsi que la résistance historique à l’exploitation belge des corps noirs et des matières premières. Même si ces contre-histoires dissimulées pourraient annoncer la fin de l’État-nation en tant que pierre angulaire de notre système mondial capitaliste actuel, elles ne peuvent plus être supprimées. Il y a un horizon ouvert devant nous.

L’histoire nous enseigne que la dignité s’acquiert non seulement par des luttes de libération qui se chevauchent et se renforcent mutuellement et par des processus de rétablissement collectif qui éclaircissent « la vérité », mais toujours par une forme de réparation forcée.


Arguments en faveur des réparations

Pouvons-nous, en Europe, nous inspirer du débat sur la réparation aux Etats-Unis ? Dans ‘The Case for Reparations’, un plaidoyer en faveur de la justice raciale publié dans le journal ‘The Atlantic’ en juin 2014, l’auteur afro-américain Ta Nehisi Coates a défendu les voix souvent négligées pour la réparation. À partir d’histoires personnelles, il a fait le procès de 250 ans d’esclavage, 80 ans de lois sur la ségrégation raciale Jim Crow, 60 ans de ségrégation malgré l’égalité et 35 ans de politique raciste en matière de logement. Une conclusion évidente émane de son analyse affinée : sans réparation, les Etats-Unis resteront une nation séparée, bloquée par leur mythe commun d’innocence historique.

C’est également un message incontournable pour l’Europe. Pourtant, ce continent n’a pas connu 250 ans d’esclavage ou presque 100 ans d’apartheid, n’est-ce pas ? Nous pensons donc que l’Europe ne serait pas aussi divisée racialement que son jeune frère. Est-ce que cela rend la comparaison correcte ?

Dans son livre Outlaw Culture, Bell Hooks perce ce mythe avec amour. Depuis les Etats-Unis, elle voyait dans la Vierge noire de Monserrat la preuve ultime de la tolérance post-raciale en Europe. Cela a suscité en elle un grand désir pour ce lieu rêvé de liberté culturelle et artistique illimitée. Jusqu’à ce qu’elle déménage en Europe. Elle y trouva une réalité dans laquelle le racisme était aussi répandu qu’aux États-Unis, avec en plus une passion beaucoup plus grande pour « le primitif » et « l’exotique ».

Pour comprendre pourquoi l’Europe ne chérit pas des idées moins racistes que les Etats-Unis, il faut remonter un moment dans l’histoire, jusqu’en 1492 avec la chute de Grenade et la « découverte » de l’Amérique. Le rapport dynamique entre les deux continents, au fil du temps, devient encore plus clair à travers un troisième continent, souvent négligé...


L’intimité transcontinentale

En tant qu’Afro-Américain à Paris, James Baldwin dans ‘No Name in the Street’ (1972) a décrit à quel point il se sentait lié et proche des Algériens dans la Ville Lumière. Le fait qu’il n’ait jamais vu la Casbah d’Alger ne le concerne pas plus que les Algériens de France n’ont jamais vu Harlem. Leur parenté résidait principalement dans le fait qu’ils étaient tous deux victimes d’une histoire africaine commune.

C’est sur cette vision commune de l’Afrique que le metteur en scène et conteur Ogutu Muraya s’appuie dans son spectacle ‘Fractured Memory’ (2017). Il s’inspire d’un autre texte de James Baldwin : ‘Princes et pouvoirs’ de 1957, une description du premier « Congrès des écrivains et artistes noirs d’Afrique et d’Amérique » en 1956 à la Sorbonne.

Même les personnes racisées réhabilitées sur la plus haute marche du statut de citoyen se demandent combien de temps elles pourront encore vivre ici

Ce rapport unique de solidarité internationale aide Muraya non seulement à donner une place à son propre traumatisme personnel de la guerre civile au Kenya en 2007. Mais cette solidarité soutient également sa quête de restauration de notre mémoire collective brisée et de notre conscience historique disséminée sur trois continents différents. L’Europe d’aujourd’hui, comme ‘Fractured Memories’ le dit, est bien plus que son homologue américaine. Elle ne peut être comprise que dans le cadre d’un réseau mondial plus large, à partir d’un désir commun de relations transcontinentales.

De cette façon, Muraya est diamétralement opposé à la tendance générale européenne à s’engager dans la discussion décoloniale à travers une « traduction » contextuelle des études postcoloniales américaines, des études raciales critiques et des études de la blanchitude. Cette volonté de traduire ignore fondamentalement ce que Paul Gilroy a appelé « l’Atlantique noir » : cette espace transnational dynamique qui a façonné une culture à la fois américaine, africaine, caribéenne et européenne, une culture noire. C’est une culture qui s’appuie sur des relations et des échanges multiples, systématiquement construits à travers une histoire commune de résistance à la traite négrière et à la colonisation.

Ces contacts sont encore essentiels aujourd’hui pour rompre avec les catégories nationalistes normatives et pour mieux comprendre certaines pratiques sociales, culturelles et esthétiques en Europe, aux Etats-Unis et en Afrique.

Lisa Lowe étend également ce raisonnement au continent asiatique. Dans ‘The Intimacies of Four Continents’ (2015), elle plaide en faveur d’une compréhension de notre contexte local à partir des liens étroits entre les quatre continents, et d’une reconnexion des archives intercontinentales dispersées et isolées. Ce n’est qu’ensemble que ces quatre continents façonnent l’histoire commune de la traite négrière et de la colonisation qui déterminent si fortement notre pensée jusqu’à ce jour.

De ce point de vue, il ne s’agit pas tant d’une traduction que d’un lien entre les archives de la résistance anticoloniale sur les différents continents, y compris en Europe. D’un point de vue transnational, la cacophonie anticoloniale pourrait ainsi être actualisée.


Politique frontalière néocoloniale

Revenons au racisme en Europe, qu’il est donc impossible de comprendre en dehors de sa propre histoire européenne et américaine avec le Sud global ? Comme Aimé Césaire l’a dit si clairement dans son ‘Discours sur le colonialisme’ (1950), le continent européen n’est pas resté à l’écart de sa colonisation outre-mer. Cet effet boomerang a façonné la façon « eurocentrique » de faire les choses et de se penser jusqu’aux tréfonds.

Les autorités belges doivent être mises sous pression pour faciliter l’octroi de visas aux artistes non européens

C’est encore le cas aujourd’hui. Parce qu’une fois que les anciennes colonies ont acquis leurs indépendances, l’Europe a concentré toute son énergie colonisatrice principalement sur les nouveaux venus de ces pays sur son propre sol. Cela s’est traduit, pendant des années, par un système progressif de citoyenneté, dans lequel certains sont a priori plus citoyens que d’autres et parallèlement par la mise en place d’un appareil policier de plus en plus répressif qui pousse la plupart des nouveaux venus des anciennes colonies européennes à un statut permanent de hors-la-loi (déportations répétitives, violences, déshumanisation,). Il en résulte une sorte d’état d’exception permanente, qui réaffirme constamment le rapport colonial d’une manière sanglante.

Même les personnes racisées réhabilitées sur la plus haute marche du statut de citoyen se demandent combien de temps elles pourront encore vivre ici. Combien de temps encore seront-elles tolérées en Europe ? Combien de temps avant qu’elles ne soient prises dans les filets de cette machine infernale et ne soient renvoyées dans leur « propre pays » souvent imaginaire ?

Un exemple concret et actuel de cette politique d’exclusion est la politique de plus en plus sévère en matière de visas pour les artistes. Les autorités belges doivent être mises sous pression pour faciliter l’octroi de visas aux artistes non européens, en se débarrassant des caractéristiques néocoloniales et du pigeonnier géographique. C’est la seule façon de créer de l’oxygène supplémentaire pour les réseaux créatifs entre les artistes des différentes diasporas, les artistes du Sud même et le reste du monde.

Le refus récent d’accorder des visas à la compagnie à l’origine du spectacle ‘Datcha Congo’ de la comédienne Bwanga Pilipili - prévu les 19 et 20 février aux Halles de Schaerbeek - illustre bien la violence du « deux poids deux mesures ». Le chorégraphe congolais Faustin Linyekula a également été contraint de retirer la création d’Histoire(s) du Théâtre II à Gand en mars, faute de visas.

Combien de rapports de l’ONU sont nécessaires avant que nous puissions nous débarrasser des logiques binaires Nord-Sud dominantes ?

Cette (im)mobilité internationale doit également être réparée. Les frontières brûlées, la liberté de circulation internationale est exigée. Aucun programme politique antiraciste ne peut se passer de la responsabilité d’y faire face. Comme Norman Ajari le propose dans son dernier livre ‘La dignité ou la mort’ (2019), les « réfugiés économiques » devraient avoir autant voire même plus de légitimité que les réfugiés politiques, au lieu d’être qualifiés de « profiteurs ».

Comment cela se fera-t-il pour la prochaine ‘Maison des cultures africaines’ à Bruxelles ? Cela suppose une coopération artistique internationale, mais il semble qu’on oublie que la mobilité internationale est encore structurée selon les anciens modèles coloniaux. Combien d’autres rapports de l’ONU sont nécessaires avant que nous puissions nous débarrasser des logiques binaires Nord-Sud dominantes ? La forteresse Europe doit s’effondrer !


Bye bye Europe ?

Que devons-nous faire ? Dans ‘Les Damnés de la Terre’ (1961), Fanon termine par un appel à quitter cette Europe « qui n’en finit pas de parler de l’homme, tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde ». Pour Fanon, nous devons rompre avec ce désir subconscient, ancré et collectif, de rattraper l’Europe. Nous devons nous réinventer en dehors de cette Europe, c’est ainsi qu’il entame sa critique fondamentale de l’eurocentrisme :

“Allons, camarades, le jeu européen est définitivement terminé, il faut trouver autre chose. Nous pouvons tout faire aujourd’hui à condition de ne pas singer l’Europe, à condition de ne pas être obsédés par le désir de rattraper l’Europe.”

Et non, l’Amérique n’est pas l’alternative. Fanon soutient que les États-Unis, en tant que vieille colonie européenne, ont si bien copié la mère patrie qu’ils sont devenus « un monstre où les tares, les maladies et l’inhumanité de l’Europe ont atteint des dimensions épouvantables ». La récente lutte décoloniale en Amérique contre les formes permanentes de colonisation, comme la récente opposition à la construction d’un grand gazoduc à Standing Rock dans l’Illinois et le Dakota du Nord, nous rappelle également que nous devons continuer à comprendre l’Amérique comme une seconde Europe coloniale, et donc comme sa caricature monstrueuse.

Forces les réparations va radicalement à l’encontre de toute forme de victimisation

Alors vers où devrions-nous quitter l’Europe ? Dans son livre ‘Maghreb Pluriel’, Abdelkébir Khatibi soulève plusieurs questions sur l’appel final de Fanon. Il souscrit son appel à la décolonisation toujours aussi pressant, mais en même temps, l’Occident habite son être le plus profond - non pas comme une puissance destructrice extérieure, mais comme un conglomérat interne de différences. Khatabi exige un droit inaliénable à cette différence.

Il y a donc de plus en plus d’êtres humains avec des histoires postcoloniales différentes. Ils refusent de tourner le dos à l’Europe. Ils ne veulent pas nécessairement retourner là d’où ils sont censés venir, tout comme Khatibi, ils ont le droit de vivre ces deux subjectivités - parfois contraires - ensemble, sans contradiction en Europe ou au-delà.

Et c’est précisément à partir de cette double attitude critique qu’ils commencent, par leur seule présence, à poser des questions fondamentales sur les frontières mythologiques de l’État-nation. S’ils politisent cette position, ils y mettront presque automatiquement fin.


De la culpabilité...

Cela nous ramène à la demande de “réparation ". Ici en Europe, et certainement en Belgique, cette demande devient de plus en plus véhémente - à la suite de l’appel répété en faveur d’une véritable décolonisation des institutions culturelles, des médias, des universités, des instituts de recherche et des administrations publiques, de l’effacement des statues coloniales du paysage urbain, de l’annulation des dettes illégales de l’Afrique, de l’abolition du franc CFA et du droit à l’accès égal au travail, au logement et aux soins pour les descendants des anciens travailleurs migrants et la nouvelle diaspora postcoloniale. Combien de temps encore pouvons-nous retarder le processus de l’Europe ?

L’opposition est grande. Beaucoup considèrent l’histoire de l’esclavage et de la colonisation comme une époque révolue, sans aucun lien avec le présent. Ils considèrent les appels répétés comme une forme déplacée de victimisation. Cependant, l’historien Robin Kelley nous rappelle que l’application des réparations va logiquement de pair avec l’importance accrue accordée à l’identité, au corps blessé, au traumatisme colonial et à la souffrance personnelle et psychologique. Et que cette affirmation va donc radicalement à l’encontre de toute forme de victimisation. Conséquemment, la demande de réparations s’appuie sur 250 ans de lutte de libération et de résistance à l’esclavage et à la colonisation aux États-Unis.

La honte et la culpabilité ne suffisent pas à elles seules à renverser la vague de violence raciste et institutionnelle

De plus, l’héritage imaginé et matériel de toute cette période est tout à fait tangible : monuments coloniaux, blackface, inégalités raciales... Cet héritage nous interpelle et nous appelle au compte. Quelle est notre responsabilité ? Qui peut la définir ? Est-elle individuelle ou collective ? Jusqu’où va-t-elle exactement ? S’applique-t-elle aussi à l’État lui-même ? Et que gagneraient nos sociétés postcoloniales d’une telle attitude responsable ?

Grada Kilomba, essayiste, psychanalyste et militante, considère la culpabilité comme un puissant mécanisme autogéré qui force les gens à prendre conscience de leur blanchitude, de leurs privilèges et de leur propre racisme. Cette reconnaissance est une étape obligatoire dans tout processus de réparation.

Après tout, nos matières scolaires, notre espace public, nos médias et notre folklore, notre vocabulaire et notre relation aux “autres" ne sont toujours pas adaptés, pas décolonisés. Nos universités cachent encore des restes humains, notre histoire nationale ne reconnaît toujours pas la contribution des colonies à la construction de l’Europe.


... à la responsabilité

La honte et la culpabilité ne suffisent pas à elles seules à renverser la vague de violence raciste et institutionnelle. Dès 1960, Baldwin a déclaré qu’il n’était pas intéressé par la conscience de culpabilité, car c’est un luxe. En tant que citoyen d’un certain pays, vous êtes censé être responsable plutôt que coupable. Même pour le passé, même pour la façon dont on en parle.

Cette responsabilité doit être une attitude collective, ou du moins une réflexion qui concerne tout le monde. Cependant, elle est entravée par le fait que les histoires des colonisés et de leurs enfants sont constamment rendues invisibles. Et par le large fossé entre « notre » supposée « objectivité » et « leur » supposée « subjectivité ».

N’oublions pas que la réparation est avant tout une question juridique : une question de justice

La responsabilité doit également être assumée au niveau national. Cependant, la Belgique a encore du mal à reconnaître que la colonisation du Congo entre 1885 et 1908 a fait des millions de morts, mais une politique fondée sur sa responsabilité historique doit aller au-delà de l’économie matérielle actuelle. Elle devrait également faire l’inventaire de la violence continue et de ce qui a été volé à la colonie dans le passé.

Après tout, n’oublions pas que la réparation est avant tout une question juridique : une question de justice. La priorité est accordée à la voix de ceux qui éprouvent par eux-mêmes comment les stratégies raciales de l’ère coloniale continuent d’avoir un effet. Reconnaître leurs témoignages et leurs expériences réelles doit aller au-delà de l’opportunisme éphémère.


Réparations financières incessantes

La boîte de Pandore explose aux coutures. Si nous convenons que l’Europe a une responsabilité envers son passé de domination outre-mer, d’esclavage et d’exploitation coloniale, comment définir cette réparation à la lumière des développements juridiques et de l’ampleur des dommages identifiés ? Une telle réparation est-elle possible ? Doit-elle être individuelle ou collective ? Comment traduire l’échelle européenne et mondiale de l’impérialisme historique en une politique de réparation concrète ?

Il ne s’agit pas seulement de questions éthiques, mais aussi de questions financières et économiques. Si l’on remonte à 1492 et au berceau du système capitaliste et colonial actuel, la demande de réparations implique un renversement total du flux de la dette mondiale.  Cela ferait rapidement tomber l’Europe de son piédestal.

La manière dont nous pouvons créer une Europe plus inclusive sous cet angle peut sembler de la science-fiction, mais les deux pieds sur terre, nous n’avons d’autre choix que de continuer à poser ces questions inconfortables à haute voix. Comme le propose Sara Ahmed, nous devons continuer à perturber les fêtes familiales afin de bouleverser la pensée normative.

Et cela ne s’arrête pas là. La colonisation n’était pas seulement une machine militaire et économique, elle occupait aussi les esprits par la violence : à travers les hiérarchies ethniques, elle soumettait presque toute la production du savoir aux exigences impérialistes. Avec sa politique raciale mortelle, elle a aliéné des générations toutes entières.

Aussi multiples que soient les effets de toute cette violence, aussi multiples que soient les demandes de réparation. La boîte de Pandore explose aux coutures. Quelle politique de réparation devrions-nous concevoir et mettre en œuvre en Europe aujourd’hui ? Que faut-il réparer exactement ? Par rapport à qui ?


La longue marche des institutions

Poser ces questions dans la capitale de l’Europe est certainement symbolique. Comme d’autres métropoles à majorité minoritaire, Bruxelles dispose d’un nombre important d’institutions qui incarnent directement l’histoire coloniale : non seulement l’incontournable musée colonial de Tervuren (récemment renommé « AfricaMuseum »), mais aussi « l’Europe » elle-même, qui, comme espace politico-économique, a sérieusement envisagé la possibilité de former un espace eurafricain dans la perspective des indépendances africaines.

Des institutions culturelles et académiques n’ont d’autre choix que de considérer à la fois leur position centrale au sein du système colonial et tous les mécanismes et mythes d’exclusion qui confirment et renforcent à maintes reprises leur répertoire

En outre, Bruxelles abrite de nombreuses institutions culturelles et académiques et médias, qui prétendent tous véhiculer les valeurs démocratiques et éducatives nécessaires pour vivre ensemble. De plus en plus de réseaux décoloniaux expérimentés et critiques forcent certaines de ces institutions à se lancer dans des processus de décolonisation qui sapent fondamentalement la pensée consensuelle.

Cela ne se fait pas de soi. Très concrètement, ces institutions se débattent avec leur réflexe naturel de s’approprier tout et rien, mais aussi avec leur incapacité enracinée à travailler ensemble sur base de dissensus. Elles n’ont tout simplement pas l’habitude d’être interrogées de l’extérieur et de la base vers le haut. Pourtant, elles n’ont d’autre choix que de considérer à la fois leur position centrale au sein du système colonial et tous les mécanismes et mythes d’exclusion qui confirment et renforcent à maintes reprises leur répertoire.

Le AfricaMuseum comme rétroviseur

La réouverture de l’AfricaMuseum en particulier a déclenché le dernier débat sur la réparation. Le musée doit-il restituer les objets culturels volés pendant les quatre-vingts années de domination coloniale et pendant le pillage des Expositions Universelles de Bruxelles en 1897 et 1958 ? Dans leur Rapport sur la Restitution du Patrimoine Africain, Felwine Sarr et Bénédicte Savoy rappellent les statistiques de l’historien Alain Godonou : 90 % à 95 % du patrimoine matériel de l’Afrique subsaharienne est conservé hors du continent. N’est-il pas temps de rendre au Congo ses archives volées ?

En octobre 2018, le Parlement bruxellois a consacré son “Jeudi de l’Hémicycle " avec l’asbl Bamko-Cran à la délicate question de la restitution des objets culturels : ’Restitution des objets africains : une question morale ou juridique ?’.

Depuis lors, le musée ne peut plus échapper la question de la restitution. Elle doit enquêter avec soin sur l’origine du patrimoine et les circonstances dans lesquelles celui-ci a été collecté : crime, vol, échange forcé, extorsion. Sur base des archives actuelles, un comité externe devrait faire l’inventaire de tous les objets pillés pendant la période coloniale de 1885-1960.

L’AfricaMuseum ne peut plus prétendre que ce riche patrimoine africain appartient aujourd’hui à la Belgique et qu’il peut désormais être internationalisé dans les circuits culturels et commerciaux.


Restitution des biens volés

Divers autres chantiers navals hantent également les milieux militants depuis de nombreuses années. Prenez le nécessaire retour de 300 crânes congolais de plusieurs leaders et chefs de village importants, qui ont été utilisés pour des présentations pseudo-scientifiques sur la supériorité de la race blanche et qui sont conservés par le Musée des sciences naturelles et l’ULB. Ou la mise en valeur de la Force Publique du Congo, qui a participé aux deux guerres mondiales.

Ce fardeau de la preuve de la supériorité blanche, ainsi que les lourds sacrifices de ces soldats congolais, semblent complètement oubliés par les Belges et leurs alliés.

La situation postcoloniale de la Belgique est unique à de nombreux égards

En outre, il devrait exister également une compensation financière pour le travail forcé de la population congolaise, qui a enrichi l’infrastructure économique, culturelle et architecturale de la Belgique. Ou encore : le sacrifice des soldats maghrébins pendant les grandes guerres et l’exploitation des travailleurs invités maghrébins et turcs pour la reconstruction du pays après ces épisodes dévastateurs.

Tous ces crimes coloniaux semblent intouchables. Bruxelles, et par extension la Belgique, symbolise non seulement l’Europe et l’impact durable des institutions coloniales, mais aussi la violence tacite et la blessure historique béante.

Pourtant, les choses commencent enfin à bouger. Sous la pression de plusieurs associations militantes et des ateliers de réflexion « Réfléchir à une politique de restitution », le Parlement bruxellois francophone a presque unanimement soutenu la résolution « sur la restitution des restes humains et biens culturels de la période coloniale » en mars 2019. Cette approbation ouvre la voie à un éventuel dédommagement et constitue donc une première étape importante dans le processus de rétablissement.

Parallèlement, dans une carte blanche du Vif Express, paru le 10 avril 2019, seize militants et écrivains ont ont demandé que la roue de la restitution du patrimoine africain soit poursuivie, mais en travaillant avec les réseaux diasporiques concernés. Ils appellent le Sénat et tous les parlementaires à différents niveaux à ratifier la même résolution, à l’instar du Parlement francophone de Bruxelles.


Se reposer ou être libre

Inexorablement, la conversation post-coloniale en Belgique est en train de s’intensifier, mais en même temps, il reste encore un long chemin à parcourir. La mémoire coloniale reste un grand chantier, ce qui fait que la décolonisation des histoires, des institutions et de l’imagination n’est en aucun cas un processus linéaire.

En outre, la situation postcoloniale de la Belgique est unique à de nombreux égards. Non seulement parce que la Belgique était l’un des empires mineurs, mais aussi parce que le Congo était la seule colonie du royaume entre 1885 et 1960. Dans les derniers jours de la Première Guerre mondiale, la Belgique a acquis la garde du Rwanda et du Burundi (indépendants en 1962), mais le lien avec le Congo, d’abord propriété privée du roi Léopold II (1885-1908) puis propriété de l’État belge (1908-1960), reste très particulier. La vieille colonie occupe une place centrale dans l’imaginaire et les affects inconscients des Belges.

En Belgique, la décolonisation doit donc s’accompagner d’une réflexion interne sur l’impact de l’histoire coloniale sur le présent, mais cette exploitation brutale a toujours été minimisée. La Belgique ignore le côté sombre de sa « mission de civilisation », parce qu’elle est encore tellement convaincue de sa propre supériorité et de son humanité.

Les réparations pourraient être le remède parfait contre ce brouillard mémoriel, en contrant les stratégies sournoises de déni et de camouflage des autorités belges par une réévaluation des histoires et de la résistance des colonisés. Mais où est la volonté vitale de réécrire l’histoire de la base vers le haut ?


Des excuses, c’est un début

La délégation d’experts de l’ONU, qui s’est rendue deux fois dans notre pays pour enquêter sur la situation des personnes d’origine africaine, constitue un exemple significatif à cet égard. Son rapport intérimaire soulignait, entre autres, que le racisme structurel était la principale pierre d’achoppement sur le marché du travail, même si, en moyenne, les membres de la communauté africaine obtiennent de meilleurs diplômes. En outre, comme le souligne Martin Vander Elst, chercheur à l’UCL, le rapport de l’ONU fournit un diagnostic clair de la discrimination raciale et de son lien avec le colonialisme hier et aujourd’hui.

Même contextualiser ’Tintin au Congo’ dans un cadre historique manque de volonté

La Commission des Nations unies demande à la Belgique de s’excuser officiellement pour ses atrocités coloniales et appelle d’urgence à un dialogue sur la question coloniale à tous les niveaux et à un processus de reconnaissance et de réparation envers le peuple congolais. Cela s’est déjà produit à Gand, après que Chokri Ben Chikha et son collectif Action Zoo Humain, avec leur Commission de Vérité, aient obtenu de l’ancien maire de Gand, Daniel Termont, des excuses officielles pour les zoos humains de la ville d’Arteveld.

Mais quelle a été la réaction de la classe politique à la question de l’Onu ? Le Premier ministre Charles Michel s’est étonné de ce « rapport bizarre » et a répondu que la Belgique « a toujours essayé de lutter le plus durement possible contre toute forme de racisme ». Dans le sillage de cette vague d’innocence blanche, Creative Belgium a ensuite lancé la campagne ’Sorry is een begin’, à la recherche de plumes pointues pour exprimer les excuses historiques de la Belgique au Congo à la place de l’Etat lui-même.

Ces faits peuvent peut-être contribuer à rafraîchir la triste mémoire de nos autorités : la discrimination dans les subventions aux associations de personnes d’origine africaine, le racisme des organisations blanches de lutte contre le racisme, la faible représentation des personnes d’origine africaine dans les institutions publiques et l’image négative des Africains sur les affiches des ONG et des organisations humanitaires - sans parler des cours - du primaire à l’université. Même contextualiser Tintin au Congo dans un cadre historique manque de volonté.


Une nouvelle lutte

En attendant, les questions de Pandore continuent de bourdonner d’impatience : comment faire respecter cette réparation tellement nécessaire ? La classe dominante ne peut plus exercer la violence sans réactions. Il ne reste que peu de place pour la négociation avec l’Etat, répondit le collectif français ’Décoloniser les Arts’ fin 2018 à l’appel de 80 intellectuels dans Le Point : ‘Le « décolonialisme », une stratégie hégémonique’.

Dans ‘Se défendre, une philosophie de la violence’, Elsa Dorlin le confirme également : « On ne peut pas demander un droit à un Etat qui nie et refuse les droits de l’ensemble de ses citoyens depuis des décennies et surtout on ne peut pas demander la protection à un Etat alors que c’est la politique de cet Etat qui vulnérabilise et expose à la violence ».

Le véritable travail de restauration doit se poursuivre au sein des diasporas, à travers toutes les perspectives possibles

C’est précisément la raison pour laquelle nous devons oser nous inspirer des cercles militants qui travaillent depuis de nombreuses années à cette décolonisation tellement nécessaire. C’est précisément la raison pour laquelle il est si urgent d’agir concrètement au cœur de la production symbolique, artistique et culturelle et de développer des alliances (extra) européennes, afin de porter en permanence à l’attention du public le besoin de réparations. De telles réflexions critiques doivent toujours s’appuyer sur une pratique équilibrée, théorique et empirique, et doivent approfondir les notions réelles de responsabilité et de réparation - sur les plans académique, culturel et artistique.

Ces savoirs doivent également rester ancrées dans les histoires réelles des personnes directement concernées. Le véritable travail de restauration doit se poursuivre au sein des diasporas, à travers toutes les perspectives possibles (économiques, juridiques, philosophiques, psychologiques et socio-anthropologiques) et en contact direct avec les différentes réalités qui existent en Europe.

« Cette nécessité de forme de lutte nouvelle est inscrite dans l’impératif de notre présent.” dit Achille Mbembe. “Encore faut-il savoir pourquoi on lutte, pour atteindre quels objectifs ? Est-ce que c’est pour prendre une revanche contre ceux qui nous ont assujetti ou est-ce que c’est pour créer avec d’autres des formes nouvelles qui ouvrent à plus de fraternité. Si tel est le cas, alors il faut se débarrasser à la fois du sentiment de vengeance ou d’humiliation ou de ressentiment pour atteindre une espèce de vie, de liberté intérieure que les gens comme Mandela ou Martin Luther King ont trouvé dans leurs vies. »


Ouverture tremblante de la boîte de Pandore

Dans son essai cinématographique ‘Réfléchir la mémoire’, Kader Attia se plonge dans l’esprit humain pour scruter les chemins qu’il prend pour réparer ce qui n’est plus. Avec des thèmes tels que la construction, la déconstruction et la réparation, l’œuvre capture les inquiétudes de son temps. Attia évoque les contours de parties du corps amputées qui restent néanmoins tangibles, des membres fantômes qui subsistent après une amputation, comme notre esprit après un accident grave ou un traumatisme plus profond qui ont tendance à occulter ou nier cette blessure.

La véritable guérison d’un tel traumatisme collectif ne commence qu’en rendant visible ce qui était caché sur le chemin

Pour réparer un traumatisme social, il faut commencer par rendre visible ce qui a été. C’est vrai pour l’individu mais aussi pour le corps social et la collectivité. La véritable guérison d’un tel traumatisme collectif ne commence qu’en rendant visible ce qui était caché sur le chemin.

Dans le travail d’Attia, Manthia Diawara lit une condition fondamentale pour une réparation durable. Se référant à la poétique de la relation d’Edouard Glissant, il voit un tremblement initialement timide, intuitif et opaque avec l’autre colonisé comme une condition pour la guérison des blessures collectives. Cette pensée tremblante peut alors ouvrir la voie à de nouveaux mythes, de nouvelles poétiques et à des réparations durables.

Il est donc temps d’ouvrir la boîte de Pandore avec les yeux fermés et les mains tremblantes. C’est l’heure des réparations incessantes. Non seulement aux Etats-Unis, mais aussi en Belgique et en Europe.

Ahl El Hijra - Qu'est ce que se passe-t-il a Schaerbeek?

What's Happening in Schaerbeek?

14-10-2025
Articles
Bruxelles
Maghreb
Mustapha Bentaleb
As editors, we arrived at this contribution by Mustapha Bentaleb and Joachim Ben Yakoub somewhat like latecomers to a gathering, where a conversation is already unfolding, photographs are being passed around, and old songs still linger in the air. What we encountered was not a linear narrative, but a constellation of memories, documents, names, and voices—partially preserved, partially reconstructed. The setting is a contemporary collective workspace in Brussels, known as The Kitchen. There, the authors imagine a gathering with members of the former cultural-political group Ahl el Hijra, sharing yellowing photo- graphs, leafing through copies of Tribune Immigrée, and reflecting on acts of resistance from early 1980s Belgium. This layered return—across time, media, and memory— invites us to consider not only what remains of these histo- ries, but how we reassemble their fragments in the present. At the heart of the story is Schaerbeek, a working-class district in Brussels where many Maghrebi workers settled following the 1964 labor agreement between Belgium and Morocco. In 1982, under Mayor Roger Nols, immigrant residents were systematically excluded from the municipal registry—cut off from basic social rights such as legal recognition, welfare, and access to schooling. In response, Ahl el Hijra launched a series of actions: a hunger strike, public gatherings, and a collectively built exhibition titled What’s Happening in Schaerbeek?. This contribution returns to that moment, by allowing fragments to speak. Archival photographs, interviews with a former member of Ahl el Hijra, pages from Tribune Immigrée (Issue 4, Feb.–Apr. 1982), and the protest song His Imprisoned Shadow converge to form a scattered composition ... What follows is not a definitive account, but a listening position, attuned to what surfaces when the past is reopened in the present. Taous Dahmani & Tom Viaene
Atef Maatallah

Monumental Re-Bourguibization

23-01-2025
Papers
Atef Maatallah
In January 2016, the first President of post-revolutionary Tunisia, Beji Caid Essebsi addressed the people, from exact the same setting as former president Habib Bourguiba’s in January 1984’s speech to contain popular revolts. In the proposed book chapter, I venture into the power dynamics proper to the constitution and reconstitution of state aesthetics in the process of monumental re-bourguibization. As the appropriation of spectacular power in different cities over Tunisia such as Sousse, Monastir or Tunis, was met with new waves of artistic resistance, my contribution to the book takes notice of the often-overseen processes through which aesthetic agency was temporarily halted by the re-emergence of new forms of authoritarian symbolic politics during the post-revolutionary phase. Based on a long-term participant observation in the field of visual arts in Tunisia between 2011 and 2017 and combining insights from aesthetic theory and various postcolonial critiques, I show how monumental aesthetics are not structured overnight. Looking into the formation of spectacular power in the longue durée, I argue that the thousand eyes that constitute contested monumental aesthetics in Tunisia are historical constructions, characterized by a palimpsestic structure that reveal its postcolonial disposition. This historically detour helps to untie the present apparent contradictions proper to the ambiguous processes of monumental de-bourguibization and re-bourguibization. Through the self-conscious, ostentatious, and aesthetic gesture of over-writing one symbolic order by another, the site of former colonial and postcolonial power is marked with at times opposing narratives and counter narratives of national becoming, forming a renewed, multilayered but contested site of postcolonial spectacular power. Published in the volume Art Against Authoritarianism in Southwest Asia and North Africa, edited by Tijen Tunali and Josepha Ivanka Wessels (I.B. Tauris, 2025
It's like a Finger Pointing a Way to the Moon

It's like a Finger Pointing a Way to the Moon

18-04-2024
Projects
Bruxelles
Tsumkwe
Moya Michael
!Amace
Be
Victoire Karera Kampire
Simon Thierrée
In It is like a Finger Pointing a Way to the Moon Moya Michael is searching for the movement of different unyielding languages. After the celebrated Coloured Swan trilogy and Outwalkers, choreographer Moya Michael proposes to dance nearby the guardians of words, movements, and rhythms she encountered in South-Africa and Namibia.  Drawing inspiration from Bruce Lee’s famous line in Enter the Dragon—“Don’t concentrate on the finger or you will miss all that heavenly glory!”—Moya Michael sets out to explore the worlds of words, movements, and rhythms she encountered in South Africa and Namibia. After spending time with !Amace, Be, and their Ju/'Hoansi family, she joins forces with artists Victoire Karera Kampire, Simon Thierrée, and Joachim Ben Yakoub. Through the precise use of image, movement, and sound, a liminal space of ongoing transformation is created, inviting reflection on oral tradition and survival. Together, they delve into the movement within different unyielding languages. Guided by Bruce Lee’s allusion to an old Zen Buddhist wisdom in his seminal film Enter the Dragon, “Don’t concentrate on the finger or you will miss all that heavenly glory!”, she proposes to move with what we cannot fathom. To disappear in order to preserve the words that precede us, that never left us. To transform in order to keep what came before us.   CREATION Moya Michael IN COLLABORATION WITH Victoire Karera Kampire, Simon Thierrée, Joachim Ben Yakoub SCENOGRAPHY Špela Tušar COSTUME DESIGN Andrea Kränzlin VIDEO Victoire Karera Kampire SOUND DESIGN Simon Thierée LIGHT DESIGN & DIRECTION Ellie Bryce SOUND Patrick Van Neck DRAMATURGY Joachim Ben Yakoub STAGE MANAGER Caroline Wagner PRODUCTION MANAGER Lise Bruynseels  DISTRIBUTION Cecilia Kuska PRODUCTION KVS COPRODUCTION WIELS, Perpodium, Bergen Kunsthall       
The Question of Funding

[Kitchen Broadcast] On ways of hosting, (under)commoning and insituting otherwise

01-06-2023
Conversations
Palestine
Bruxelles
Belgrade
Ramallah
Bojana Cvejić
Yazan Khalili
Reem Shilleh
For the fourth episode of Kitchen Broadcast, we had lunch with Bojana Cvejic and Yazan Khalil and took the time to talk and exchange ideas about the infrastructural conditions and ways of hosting, (under)commoning and insituting otherwise, starting from both their practices in setting up different spaces and places. Bojana Cvejić is on of the co-founders, together with Jan Ritsema and still an active member of PAF (Performing Arts Platform)a residency in a small villange St Erme in France close to the Belgian border. She is also, among many other things, active in TkH (Walking Theory platform) an independent, institutionally non-aligned, extra-academic platform for performing theoretical-artistic activism. Yazan Khalili engaged in the transformation of Khalil Sakakini Cultural Center in between 2015 and 2019 in Ramallah, Palestine, and continued his reflections on processes of instituting through different projects, among many other things, the QAF or the Question of Funding and Aka, a space hosting a decentralized network of self-organizing and grassroots collectives in Kassel. Kitchen Broadcast is an ongoing online conversation that proposes to listen to different voices, different rhythms and different sounds, reflecting on present situations that intersect in Brussels, composed by Joachim Ben Yakoub and Reem Shilleh. It is produced with the kind support of Kaaitheater, a stage for dance, theater, performance, music and debate in Brussels.
Jara Mosque by El Seed - Ouahid Berrehoumav

Turning a City Inside-out

07-07-2022
Papers
Tunisia
The spatial dynamics were difficult to overlook during the 2011 movements of revolt in Tunisia, pushing the damned in the center of public attention in the concerted effort of turning prevailing authoritarian politics inside–out. Venturing in the spatial contestation central in these revolts, the mesmerizing occupation and re-appropriation of symbolic places, such as the Kasbah Square or Bourguiba Avenue took center stage. These movements of occupation and re-appropriation of spatial power produced momentous heuristic enclaves of another order, projecting dreams of a renewed inclusive free and dignified body politic. Based on a long-term research in the field of visual arts in Tunisia between 2011 and 2017 and the combination of various postcolonial critiques, this article demonstrates the way in which violent processes of destruction preceding these processes of re-appropriation and occupation are too often overlooked. Police stations, the presidential personality cult and the private estate of the authoritarian regime are identified and treated as spatial nodes that maintain the compartmentalization and fragmentation of urban space in place. Moreover, by including in the analysis the often-omitted Islamist occupation and re- appropriation of mosques and public space contesting the ongoing constitutional political dynamics, this article elucidates why the revolutionary process failed in the production of a long aspired liberated and dignifying space, as the revolutionary re-appropriation of these symbolic nodes of power was not included in any political agenda.

La naissance d’une pensée et d’une pratique-autre en Tunisie post-révolutionnaire

01-07-2021
Papers
Malek Gnaoui
Dans un premier temps, je voudrais approfondir la figure du mouton noir dans l'œuvre de Malek Ganou, et ceci en relation avec un contexte politique précis : les diverses controverses liées à la relation tendue entre une liberté nouvellement acquise et les collectivités militantes islamistes fraîchement constituées – ce qui interroge les limites du sacré dans l'espace public. Dans un second temps, j’examinerai la performativité de l'installation vidéo mobile Dead Meat Moving et sa relation au geste du sacrifice, en réimaginant le mouton noir à travers la figure du corps précarisé et étouffé des damnés de l'histoire tunisienne, trop souvent réitérée dans la figuration du harrag, martyr ou djihadiste, trois subjectivités sacrifiées aux frontières globales de la postcolonie. Ensuite, j’analyserai le Black Show, qui illustre parfaitement ce qu'Abdelkebir Khatibi1 appelle une double critique, nécessaire pour affronter des constellations politiques complexes et violemment conflictuelles. Enfin, je rapproche les deux éléments du diptyque, non pas pour condamner le jeu populaire des combats de béliers, ni le rituel religieux candide et profondément significatif mais, bien au contraire, afin de démontrer comment, dans leur composition performative, Dead Meat Moving et le Black Show ont réussi à transformer ce qui est désapprouvé, marginalisé et désolé, en ce que Homi Bhabha appellerait un tiers-lieu critique et sensible, permettant l’apparition non seulement d’une pensée- autre, mais aussi d’une pratique-autre post-révolutionnaire trop souvent réduite au silence et donc inouïe. Un Chapitre publier dans le livre Attaques # 3. (2021, p.323-343)
Mohamed Bourouissa- Brutal Family Roots (c) Selma Gurbuz

Meandering in a Land of Selfless Love

30-06-2021
Articles
Hasselt
Algiers
Martinique
French Guiana
Mali
Silvia Franceschini
A walk through the exhibition “Le Déracinement. On Diasporic Imaginations” In spring 2021, Z33 – House for Contemporary Art, Design & Architecture in Hasselt, Belgium hosted the exhibition Le Déracinement: On Diasporic Imaginations. Curated by Silvia Franceschini and including work by artists Mohamed Bourouissa, Kapwani Kiwanga, Raphaël Grisey & Bouba Touré, Mathieu Kleyebe Abonnenc, Fatma Bucak and the Otolith group, the whole visual dispositif of the exhibition was centered around French sociologist Pierre Bourdieu’s photographic work, produced in Algeria between 1958 and 1961.  Upon visiting, I wondered how an exhibition revolving around the photographic work of a sociologist such as Bourdieu might relate to intrinsically colonial dynamics of uprooting and displacement. But also how a curator operating in an art institution such as Z33 might relate to such a sensitive and thorny topic as diasporic imagination, in the intrinsic contradiction of showing this work within such a—at times violent—context of an institutionalized museum. Nonetheless, I decided to put that set of questions aside for a moment, and surrendered myself to the challenging winding path set out by Silvia Franceschini. My understanding of the process of uprooting and diasporic displacement eventually turned inside out, moved from the liberated land of Algeria and Mali, via the still colonized overseas departments of Martinique and French Guiana, over the hearth of British Empire through the Black Atlantic to end in contemporary war-ridden Syria.
Sacré Printemps! CHATHA

[Kitchen Broadcast] Exiger des transformations historiques quelque part entre le Maghreb, Paris et Bruxelles

17-12-2020
Conversations
Tunisia
Bruxelles
Paris
Nidhal Chamekh
Hela Yousfi
Mohamed Toukabri
Reem Shilleh
Kitchen Broadcast is an online radio broadcast curated by Joachim Ben Yakoub and Reem Shilleh. In the presence of Hela Yousfi, Mohamed Toukabri, and Nidhal Chamekh, this Kitchen Broadcast Dinner proposes to critically reflect on postcolonial critiques, and to push for historical transformations – somewhere in between the Maghreb, Paris and Brussels. Exactly ten years ago, on December 2010, Tunis set the world on fire. From the Kasbah and Tahrir, to Plaza del Sol and Syntagma square, to the center of capital in Wall Street, the whole world was occupied by a sense of indignation. While the demands for freedom were easily met through cosmetic democratic reforms, the demands for bread and dignity are still left unanswered. However, globalized authoritarianism fueled by police violence, racism and islamophobia, seems again on the rise, also in Europe. Contrary to Brussels and Paris, decolonization is not (yet) a metaphor in the Maghreb. After almost a century and a half of colonial domination, and six decades of postcolonial rule, and now ten years of revolt, decolonial demands in the Maghreb may today at first sound outdated, at best anachronistic. Its current timid resurgence in the discourses of a diasporic minority however, is witness to a possible revitalization. High time for an in-depth conversation.

Revolting Senses. The contrapuntal Aesthetics of Revolt in Tunisia

21-11-2018
Books
Tunisia
Combining key insights from aesthetic theory and various postcolonial critiques, this research looks into the aesthetics of revolt. Taking the recent and exceptional sequences of revolts in Tunisia as a case study and thus starting from an extensive and unique fieldwork, and by unraveling contrapuntally the complex entanglement of processes of politicization of aesthetics and the aestheticization of politics, revolting senses show how state aesthetics are always historically formed and how the sensible, or that what can be seen, imagined or embodied, is consequently shared, divided and distributed, but also how accumulated aesthetic agency can question and possibly alter this shared distribution in times of revolt. This study apprehends revolt in a phenomenological way as a lived, embodied and visual experience and thus as a process of diversion or reappropriation of spectacular power. It contends that revolt has the potential to alter a given police order. Nevertheless, the often too precipitated contentions that the moving body politic would have radically altered the order of the sensible, during the latest sequences of revolt in Tunisia, is altogether tempered. This dissertation points at the intricacies that accompany the processes of revolt against a firmly seated police order, especially the difficulty of creating different conditions of intelligibility and possibility that entail a fundamental transformation of what appears to sense experiences. These particular intricacies could somehow have been foreseen as aesthetics was explicitly grasped as a historically formed contrapuntal ensemble or as an all-encompassing realm that is made of different intermeshed, overlapping, and mutually embedded histories traversed by a colonial divide.

Performing Self-sacrifice, Despite Everything or Despite Oneself?

04-10-2018
Papers
Fanni Roghman Anni
Danceurs Citoyens
The authoritarian regime in Tunisia can be defined as an intensive bio-political regime where disciplinary techniques of surveillance and governmentality are entangled with sovereign logics of exceptionality and decisionism. Authority and power is woven through every aspect of everyday life and to exceptional instances of the power over life and death. Within a bio-political imperative, the body must constantly be managed, governed and controlled. The body is therefore at the same time the strongest medium to enact protest. In this light, we can read the self-sacrifice of the different martyrs during the liberation phase of revolution as a potent symbol of disruption of the expected cooperation of the body within bio-political power that allowed for the appearance of the people in all its complexity and diversity, including the life of the most disenfranchised. Comparing the performances of Fanni Roghman Anni and Danseurs–Citoyens, two different collectives that emerged during the revolution, the performance of self-sacrifice will further be analyzed as a condition for the coming into being of a necro-political space of appearance. Not only the bodies in the street but additional embodied artistic performances during the constitutive phase of the revolution produce extra-discursive effects outside the bio-political logic, that allowed to further engage in fundamental ethical question in the future constitution of new post-revolutionary body politic. Published in the volume edited by Gržinić Marina and Aneta Stojnić, Shifting corporealities in contemporary performance: danger, im/mobility and politics. (Springer, 2018: pp 251–274)
Selma @ Sofian Oussi - Here(s)

The Dream Collaboration

07-07-2018
Articles
Tunisia
Bruxelles
Selma Ouissi
Sofiane Ouissi
The online dance performance Here(s) of the inseparable artist duo Selma and Sofiane Ouissi took place in October 2011 during the opening of the Meeting Points 6 festival, an initiative of the Young Arab Theatre Fund. Sister and brother Sofiane en Selma gradually formed - from one performance to the next - a single body through their shared practice as dancer and choreographer, until Selma moved to Paris and Sofiane was left alone in Tunis. Thanks to real-time video communication applications, they managed to bridge the distance between both metropolises and thus found a way to reconstitute their shared practice and reflection. During Here(s) they share this initially rather practical communicative bridging, which gradu- ally grew into a full-fledged choreography. In what follows we will delve deeper into the question how this performance touches on the essence of current global challenges in a clear, refined manner. Subsequently, the Meeting Points festival, in which this performance took place, will be seized in order to linger on the necessity to review existing practices transnationally, to anchor them sustainably and lastly, to interweave them from below with other relevant local diasporic practices. Throughout this exercise I hope to touch upon possible pitfalls in setting up collaborative relations with the MENA region from the privileged position that the capital of Europe, at least for now, still enjoys. The main challenge will be to understand the apparent contradiction between different types of global and local dynamics and thus to discern the importance of their inevitable entanglement and to take into account its political implications. A necessary exercise, certainly now Tunisia is included in the Creative Europe programme

Moving Bodies in the Streets of the Heart of Tunis

15-10-2015
Articles
Sofiane Ouissi
Selma Ouissi
Tunisia 2014, almost four years ago, the people took the street and sent the autocratic ruler packing in the direction of Mecca. The performativity of bodies in the street in all their plurality laid claim and occupied the symbolic public space of the Kasbah, forming a collective body defying the established body politic, until the demand of the dissolution of the political structures in power was met. Four years later life regained a semblance of normality. However, the sudden historical transformation brought the political back in the center of the public sphere and encouraged dancers and performers to sporadic reinvest public space. The altered political context makes visible key political aspects and conditions of embodied artistic performances in the public space. By closely analyzing different cases of bodily interventions in public space, we hope to strengthen our understanding of the political role performances can play in a revolutionary context.The findings further elaborated in this article are mainly based on an intensive participatory observation during a Euro-Mediterranean artistic training late in 2014 in Tunis, organized by the Fai-Ar, the European Center for Artistic Training in Public Space and the L’Art Rue Association, initiator of the Dream City Biennial of Contemporary Art. The research-oriented but practice-based training was initiated in the local context of Tunis’ medina on the theme of “Conflicts and Resistance: The Artist Citizen and the Tunisian Public Space”. Artists studied public space in its relation to pictures and images, materiality, voice and sound, dramatic writing and staging, the body and movement. As I did in my participatory observation, in this article I focus on the body and movement in public space. I will gradually develop my argument relying on my lived, embodied and shared experience with other participants of three illustrative performances initiated during the artistic training.

Superdiversiteit en Democratie

30-01-2014
Books
Bruxelles
Antwerpen
Gent
Ico Maly
Jan Blommaert
Vertrekkend vanuit onderzoek naar en in stadswijken concluderen de auteurs dat zelfs de vlag ‘multiculturele maatschappij’ tekortschiet om de diversiteit van de hedendaagse samenlevingen te begrijpen. ‘Vlamingen maken na 22 uur geen lawaai meer. Ze spreken Nederlands, zijn punctueel en vinden gezondheid heel belangrijk. De Vlamingen leven niet op straat, ze houden van rust en stilte.’ Zo schetste de Vlaamse overheid in zijn legendarische ‘starterspakket Inburgering’ het beeld van ‘de Vlamingen’. Zouden er vandaag nog mensen rondlopen die deze karikatuur ernstig nemen? Vertrekkend vanuit onderzoek naar en in wijken in Brussel, Antwerpen en Gent concluderen Ico Maly, Jan Blommaert en Joachim Ben Yakoub dat zelfs de vlag ‘multiculturele maatschappij’ tekortschiet om de diversiteit van de hedendaagse samenlevingen te begrijpen. Door toegenomen mobiliteit, globalisering en het internet is de wereld en ieders leven grondig veranderd. Daardoor moeten we onze democratie herdenken, verbeteren en verdiepen.  Ico Maly is doctor in de cultuurwetenschappen, coördinator van Kif Kif en gastprofessor aan het Rits. Hij schreef o.a. N-VA. Analyse van een politieke ideologie (EPO, 2012).Jan Blommaert is hoogleraar taal, cultuur en globalisering aan de universiteiten van Tilburg en Gent. Hij publiceerde o.a. De heruitvinding van de samenleving (EPO, 2011).Joachim Ben Yakoub is stafmedewerker beeldvorming en diversiteit bij de Pianofabriek in Brussel en doctoraal onderzoeker bij de Middle East And North Africa Research Group.